Mercredi 1 juillet 2009
-3-


- Thé ou café?
    Marc Antoine émerge d’une nuit paradoxalement sereine.
    - Thé, répond-il.
    Puis il réalise le saugrenu de la situation. Il n’est pas dans un des palaces qu’il fréquentait aux temps de sa splendeur, quand il allait, par exemple, pratiquer la plongée sous-marine dans des sites enchanteurs, mais au pied d’un arbre, en pleine nature, et dans l’urgence d’un sauve qui peut à l’issue incertaine.
    L’éclat de rire de celle qui vient de lui poser la question rituelle le rassure. Martine est debout devant lui, auréolée du halo d’un contre-jour lumineux.
    - Presse-toi, les autres attendent. Je n’ai pas osé  te réveiller pour le câlin du matin. Tu dormais trop bien.
    Bien dormir! Ça ne lui était pas arrivé depuis plus de trois mois.
    Exactement depuis le jour où il avait compris qu’il ne pourrait plus remonter la pente et qu’irrémédiablement il allait être broyé par le système.
    - Un sommeil de chérubin que j’ai retrouvé grâce à toi, répond-il en se mettant à l’horizontale. Je prendrai tout de même un thé.
    - Il est prêt. Viens.
    Il la suit pour rejoindre les autres réunis autour de la VH5 tels des naufragés autour d’un canot de survie.
    Les bonjours et autres paroles  convenues fusent. Marc Antoine y répond de bonne grâce puis il entre dans son rôle de chef d’expédition.
    - Nous sommes à moins de cinquante kilomètres de l’autoroute qui devrait nous permettre de rejoindre l’Espagne en moins de quarante-huit heures. Comme je vous l’ai expliqué hier, ma voiture n’est pas encore exclue du système. Elle ne s’autodétruira que dans...
    Il regarde sa montre.
    - .... exactement trois jours, dix heures, trois minutes et quarante-six secondes.
    - Exactement?
    - Avantage de l’informatique. Ma montre est programmée pour m’indiquer, seconde après seconde, mon temps de vie, véhicule compris, l’un dépendant de l’autre. Et comme ce genre de précision entrait dans mon job, je peux le connaître exactement.
    - Le mot m’effraie mais je vous fais confiance, dit Paul.
    - De toute façon, confiance ou pas, nous n’avons pas le choix, ajoute son fils.
    - Pour l’instant nous l’avons, précise Marc Antoine. Nous pouvons partir à pieds ou embarquer dans cette voiture. Mais lorsque nous serons à une ou deux heures de la date fatidique, il faudra nous débrouiller pour être loin, et même très loin, de cette bombe mobile lorsque le processus d’autodestruction se déclenchera.
    - Ça, c’est aussi votre job, dit Amélie.
    Un point final sur un ton mi-ironique mi-amer.
    - Nous en avons chacun un, intervient sa mère. Aurélien conduira, Paul sera notre guetteur. Toi et moi nous nous occuperons de l’intendance et Marc Antoine nous guidera. Organisons-nous et...
    - ... nous nous en sortirons, réagissent en chœur les trois autres sans-pouce.
    - Tu as raison, ajoute Paul. C’est vrai aujourd’hui et ça le sera également quand nous serons en zone libre. Notre système économique est basé sur l’échange, l’organisation des tâches et les compétences de chacun.
    - Nous en reparlerons, dit Marc Antoine. Embarquons. Nous n’avons désormais aucune seconde à perdre. Je prends le volant. Aurélien sera mon co-pilote jusqu’à l’autoroute. Nous inverserons les rôles à ce moment-là. Installez-vous au mieux.
    Les portières claquent. Marc Antoine lance le moteur. Marche arrière pour dégager la VH5 de son parking,  vitesse 1 puis 2 et enfin 3 lorsque le chemin forestier se transforme en route goudronnée.
    Un revêtement du siècle dernier, mal entretenu, mais que le véhicule aux suspensions souples très performantes franchit sans heurt.
    Marc Antoine tripote le clavier de l’ordinateur de bord dont les touches sont disposées sur le volant. Un écran lumineux  s’inscrit sur le pare-brise et une carte routière apparaît, puis quelques chiffres.
    - J’ai programmé l’itinéraire Ussel-Cordou, explique Marc Antoine. Nous pouvons entrer sur l’autoroute à Tulle.
    - Essayez Linares. C’est la ville la plus proche de la vallée que nous devons atteindre, conseille Paul.
    Marc Antoine pianote. Le nouvel itinéraire s’affiche.
    - La seule différence intervient en fin de parcours, commente Marc Antoine. Nous devons tout simplement quitter l’autoroute avant Cordou. Entrée Tulle, sortie Ciudad Real. Ce qui se traduit, en chiffres, par vingt heures en temps programmé à condition que nous empruntions la voie centrale limitée à 130 kilomètres-heure. Ça rentre largement dans notre créneau temps. Mais nous serons en surveillance constante dès le portillon d’entrée franchi. Pour moi, c’est pour l’instant possible. Et pour vous?
    - Les sans-pouce n’existent plus pour le cerveau central mais pas pour celui de mon ex-mari. Et j’ignore s’il a un quelconque moyen de nous repérer, répond Martine.
    - Théoriquement non, dit Marc Antoine. Les satellites de surveillance ne recevant plus vos signaux de vie, vous êtes effectivement livrés à la nature. Quant aux systèmes de surveillance parallèles qu’utilisent les liquidateurs, je ne les connais pas.
    - Dans le doute, abstiens toi, lance Paul. Votre intelligence artificielle peut-elle nous proposer d’autres solutions ?
    - Il suffit de le lui demander, ironise Marc Antoine.
    Une série d’itinéraires s’affiche.
    - Réponse: six solutions. Dont quatre, les touristiques, sont à éliminer d’entrée car hors délai. Restent deux. Même autoroute mais par la voie de droite ou de gauche. La droite n’étant pas pour nous car à péage, reste donc la gauche.
    - C’est celle réservée aux fous du volant amateurs de sensations fortes? s’informe Aurélien.
    - Oui,  lui confirme Marc Antoine.
    - Mon expérience de pilote kamikaze est nulle, réagit-il. La prendre est risquer l’accident avec tout ce que cela comporte comme conséquences.
    - Donc, retour à la case départ, conclut Marc Antoine. Va pour la voie centrale. Souhaitons que le père d’Amélie ait d’autres missions officielles à se mettre sous la dent.
    Souhait souligné par le silence de tous.
    Marc Antoine se concentre sur la conduite. Les routes dites à circulation libre, comme celle sur laquelle roule la VH5, ne sont entretenues que par  des associations d’amateurs de randonnées et autres balades bucoliques pour amoureux de la nature. Le résultat est un réseau qui offre aux automobilistes qui s’y aventurent un éventail de macadams allant du plus ordinaire, parsemé de nids de poules -et d’autruches,  remarque  pour lui-même Marc Antoine en évitant de justesse un véritable gouffre ouvert au beau milieu de la chaussée- au plus performant, dont la qualité supérieure rivalise avec celle des autoroutes. Une alternance qu’il convient de gérer avec une constante attention.
    Marc Antoine le fait.
    - Ussel, dix kilomètres, annonce Aurélien.
    - Nous allons sortir du no man’s land de la Courtine pour entrer en zone civilisée, commente Marc Antoine. Il nous faudra constamment être vigilants.
    - Je le suis déjà, répond Paul.
    Et, pour prouver l’efficacité de sa surveillance tous azimuts, il annonce un «accident» encore fumant.
    - Destruction véhicule droit devant gauche.
    Toutes les têtes se tournent dans la direction indiquée. Marc Antoine ralentit.
    - Ce sont les Dumayant! réagit soudain Martine.
    Elle vient de repérer un détail qui l’autorise à identifier les victimes.
    - Arrêtons-nous, ajoute-t-elle.
    - Tu crois que c’est utile? lui demande Marc Antoine.
    - Pour eux c’est trop tard mais pour ce qu’il y a dans le coffre de la voiture, ça l’est. Ils ont une sorte de valise ininflammable bourrée de médicaments. C’était pour acquitter leur droit d’entrée en zone libre.
    - Comment le sais-tu? s’étonne Marc Antoine.
    - C’est long à expliquer. Arrête-toi, je t’en prie.
    - De toute façon, ajoute Amélie, les liquidateurs, une fois leur mission accomplie, se désintéressent du sort de leurs victimes. Ils sont sûrs à cent pour cent de l’efficacité de leurs roquettes.
    - Si ces messieurs ont la mémoire aussi courte que vous le dites, arrêtons-nous, obtempère Marc Antoine.
    Il se gare à proximité de la voiture calcinée dont les tôles, tordues, sont la preuve torturée de l’action destructrice des brigades de la mort. Martine se précipite à la recherche de son trésor. Elle fonce côté coffre arrière et repère rapidement le caisson ignifugé. Elle le récupère. Puis, sans se préoccuper du sort des passagers, elle le transporte jusqu’à la VH5 dont le moteur tourne au ralenti.
    - Il est encore tiède, commente-t-elle.
    Puis elle reprend sa place.
    - Tu peux redémarrer, dit-elle à Marc Antoine.
    L’opération « récupération » a duré deux minutes.
    -   Chapeau pour l’efficacité, commente Marc Antoine. Bonne pêche?
    Martine ouvre le coffret métallique. Elle en fait un rapide inventaire.
    - Piqûres antivirales, vaccins divers et médicaments de confort. Plus quelques vitamines. Pas mal. Les Dumayant avaient bien préparé leur coup.
    - Pour les médicaments, peut-être mais pas pour leur cavale, remarque ironiquement Marc Antoine.
    - C’est quoi leur histoire? ajoute-t-il.
    - Ils ont contacté un de nos passeurs pour profiter d’un des convois d’évacuation que notre réseau met en place régulièrement. Leur passage en zone libre a été négocié comme il l’est habituellement: transport de quatre sans-pouce, nourriture comprise, contre une assistance à l’installation le voyage terminé.
    - C’est la filière habituelle, continue Martine Un voyage par semaine. Ça fonctionne normalement  à quatre-vingt dix pour cent. Nous sommes dans les dix. Un des cas, hélas, typique. La famille Dumayant nous paraissait honnête. Mais j’ai pu entendre une de leur conversation intime. Madame Dumayant avouait à son mari que son compte vie allait passer au rouge dans moins de vingt- quatre heures et qu’il valait mieux pour eux de nous abandonner la voiture pour tenter leur chance à pieds et choisir le Larzac au lieu de la Sierra Morena. J’ai réagi aussitôt. Ils nous ont abandonné au bord de la route pour foncer vers leur terre promise.
    - Ça s’est passé quand?
    - Trois heures avant que nous te rencontrions.
    - Ça signifie que Madame Dumayant s’est gourée de quelques heures. Ça arrive.
    Marc Antoine n’ajoute pas qu’un scénario identique pourrait se jouer pour sa pomme. Il suffirait, par exemple, qu’il ait oublié de décompter dans son temps de vie un des multiples petits crédits dont il usait fréquemment pour qu’il devienne à son tour une des cibles des liquidateurs mais il le pense tellement fort que Paul  ose mettre les pieds dans le plat.
    - Puis-je me permettre de vous suggérer une solution qui vous permettrait d’éviter ce genre d’ennui? dit-il.
    Sa voix mielleuse inquiète Marc Antoine.
    - Allez-y, lui répond-il. Je suis prêt à tout entendre.
    - Devenez un sans-pouce. Vous neutraliserez alors l’ordinateur central quant à votre compte vie, le temps que vos morceaux de viande pourrissent. Et pour ce qui est de la VH5, vous conservez votre crédit temps. L’amputation n’est pas douloureuse. Je peux vous l’assurer.
    - Uniquement lorsqu’elle est pratiquée dans de bonnes conditions, intervient Martine. Et même si Marc Antoine accepte, ça l’empêcherait momentanément de conduire.
    - De toute façon, je refuse, dit Marc Antoine. Ou vous me faites confiance et nous prenons les mêmes risques ou notre cavale s’arrête ici. On fait quoi?
    - Mauvaise suggestion. Roulez.
    Un lourd silence s’installe dans la voiture. Apparemment, Martine vient de choisir le camp du cœur. Intérieurement, Marc Antoine jubile. Extérieurement, il fait la gueule. Les dents serrés, le regard fixé sur la route, il s’efforce d’éviter le PV qui pourrait être fatal.
    Même en pleine zone rurale, la nouvelle société qu’ils sont en train de fuir, a posé ses barrières de sécurité. Le moindre faux pas de chacun des citoyens du monde est épié. Et les pièges mis en place par les lobbies de sécurités en tous genres, routière et autres, guettent le contrevenant à chaque tournant.
    Côté vitesse, Marc Antoine est paré. Le puissant moteur est programmé pour demeurer en permanence au-dessous des quatre-vingt dix kilomètres-heure autorisés. Par contre, le moindre hérisson, bagué par les soins des amis des petites bébêtes, et écrasé par son quatre-quatre, lui vaudrait une amende immédiate de quelques misérables, mais peut-être fatals, millièmes de seconde.
    Aurélien s’étonne de son excès de prudence.
    - Vous avez peur de quoi? lui demande-t-il.
    - De prendre un PV, lui répond-il. Même sur des routes paumées comme celle-là, les satellites de la SPA veillent au grain. Si par malheur j’écrasais une de leurs bestioles protégées, je diminuerais d’autant nos chances de passer au travers. Et si l’animal en question faisait partie d’une espèce hyper-protégée, ça en serait fait du crédit qu’il me reste et comme je serais aussitôt repéré, notre cavale s’arrêterait presque immédiatement.
    L’argument porte. Une discussion s’amorce. Chacun y va d’une anecdote dont l’unique intérêt est de démontrer l’absurdité de la société qu’ils fuient.
    C’est par exemple l’organisation des loisirs artistiques. Chacun peut s’y adonner et se faire un nom à la seule condition que l’œuvre proposée aille dans le bon sens unique car conforme aux recommandations du centre de gestion de vie. Le CGV décide qui a droit aux palmes académiques d’or, d’argent ou de bronze. Pour être connu et reconnu, il est impératif de demeurer sur les rails. Celui qui ne désire pas emprunter la voie royale peut suivre une autre route mais il le fait au détriment de son capital vie. L’anticonformisme coûte cher.
    Ou c’est encore la création de l’inutile. Les idées farfelues, l’imagination poétique ont un prix en seconde de vie.
    Certes, le bonheur est accessible à tous mais à doses raisonnables, au moindre coût. Celui qui en désire une couche supplémentaire flambe.
    Marc Antoine laisse dire. Les sans-pouce prêchent pour une paroisse qui n’est pas la sienne. Il ne fuit pas un mode de vie, dont il a largement profité, mais une mort certaine. Martine et les autres vont vers une vie meilleure.
    Mais pour lui comme pour eux, l’essentiel est de parvenir en zone de non-droit en excellente santé.
    Soit plus de mille cinq cents kilomètres à rouler sous la menace constante des liquidateurs.
    A Ussel, qu’ils sont obligés de traverser comme ils vont être obligés de traverser Égletons, quelques kilomètres plus loin, un ralentissement les inquiète.
    - Un contrôle volant, annonce Paul.
    Sa voix a légèrement tremblé.
    - Un contrôle de quoi? s’informe Marc Antoine qui a peur de comprendre.
    - Une brigade spéciale chargée d’intercepter des contrevenants, répond laconiquement Paul. Transport de matière dangereuse ou…
    Il ne termine pas sa phrase. L’explication est là, devant ses yeux.
    - C’est simplement une arrestation un peu houleuse, annonce-t-il, visiblement soulagé.
    Traduction: rien de grave pour nous.
    Marc Antoine pense aux milliers de personnes qui, de par le vaste monde, en ce moment même, subissent les interventions des brigades de liquidateurs. Généralement, l’opération « interpellation » se passe le plus discrètement possible. Deux messieurs ou deux dames, ou un couple, se présentent sans avertissement au domicile du délinquant. Sur simple présentation  de leur badge, un cercle rouge sur fond noir, signifiant que la boucle est bouclée, le duo, dont la visite est le plus souvent attendue, encadre physiquement le flambeur pour le guider vers un centre de détention provisoire. La suite dépend de la décision d’un ordinateur.
    Nul n’est revenu de ces camps pour dire ce qui se passe vraiment de l’autre côté de leurs enceintes. Les seuls rescapés du système entrent en religion liquidatrice. Leur vie ne tient alors qu’à un fil de soie: celui de leur langue. Un simple mot de trop entraînerait l’implosion de leur cerveau lavé et relavé.
    Une intelligence artificielle est en effet l’ange gardien de chacun des liquidateurs. En parfaite symbiose informatique avec l’agent destructeur, cet ange n’a pas d’état d’âme. Au moindre mot interdit prononcé, à la moindre émotion ressentie, une onde négative est aussitôt émise pour signifier aux deux êtres devenus un couple antinomique, donc inutile, la fin de leur amour total. Donc leur mort.
    Le silence s’est réinstallé dans le confort relatif de la VH5.
    La route qui relie Ussel à Égletons est toujours  à circulation surveillée mais, pour un conducteur attentif, les pièges sont prévisibles. Les voix de Paul et d’Aurélien rappellent régulièrement à Marc Antoine qu’il ne doit pas relâcher son attention.
    - Exécution à droite à cent mètres.
    - Dans deux kilomètres, traversée de Maussac. Vitesse limitée à 30 kilomètres-heure.
    Marc Antoine programme instantanément une vitesse maximale de vingt-cinq kilomètres- heure. Cinq points au-dessous de celle autorisée. C’est la première fois qu’il renonce à jouer avec la vitesse d’inertie de la VH5. Aux temps glorieux de la flambe, il faisait confiance à ses réflexes. Une façon comme une autre d’afficher sa désinvolture de bon vivant. Prendre le risque de croquer quelques dixièmes de secondes en inutiles procès-verbaux était jouissif pour lui. Aujourd’hui, ces quelques dixièmes de secondes sont vitaux. Un flash signifierait le décompte immédiat  d’une amende pour excès de vitesse et l’ordinateur central enregistrerait alors le débit fatal.
    Le compteur de vitesse oral enclenché envoie régulièrement dans les oreilles de Marc Antoine les informations sonores dont il a besoin pour pallier aux risques de dépassement. Le pouce gauche posé sur la touche d’arrêt d’urgence, il ne prend pas le temps de regarder le paysage.
    - Vingt-huit kilomètres-heure,  vingt-quatre kilomètres-heure, annonce en continuité la voix synthétique.
    La traversée du petit village semble interminable.
    - Vingt-huit kilomètres-heure, vingt-six kilomètres-heure.
    Marc Antoine aborde une dernière ligne droite en pente douce.
    - Vingt-sept kilomètres-heure.
    Marc Antoine a les nerfs tendus à l’extrême.
    - Vingt-sept kilomètres-heure, répète la voix.
    - Trois points de marge, dit Marc Antoine. Ça devrait aller.
    - Vingt-six kilomètres-heure.
    - Radar dépassé, annonce en même temps Paul.
    - J’ai eu la trouille, commente Marc Antoine. Ce faux plat est un attrape-con. J’aurais dû programmer une sécurité supérieure. Mon ordinateur ne tient pas compte de la vitesse d’inertie du véhicule.
    - Je croyais que toutes les voitures de la génération de la vôtre en étaient équipées! s’étonne Aurélien.
    - Elles le sont mais j’ai bidouillé la mienne.
    - Acte de rébellion? demande Paul.
    - Même pas, lui répond Marc Antoine. C’était tout bêtement pour prouver à mon fils que j’étais capable de le faire.
    - Et également pour embêter ma femme, ajoute-t-il à l’intention de Martine. Elle ne supportait pas que j’use mon temps de vie à des futilités de ce style.
    - Pourquoi le faisiez-vous alors? demande Amélie.
    - Parce que j’ai certainement la mentalité d’un individu auquel le système convenait plus ou moins. Plutôt plus d’ailleurs puisque je n’ai jamais voulu franchir la frontière comme vous êtes en train de le faire.
    - Nous avons chacun nos raisons, intervient Martine. Mais, pour la sérénité de tous, si vous voulez qu’on en parle, parlons-en.
    - Je ne préfère pas, lui répond Amélie.
    Marc Antoine, surpris par sa réaction et surtout par le ton abrupt de sa voix, la regarde.
    - Attention, hurle Aurélien.
     Marc Antoine a juste le temps de donner un coup de volant  pour éviter une femme enceinte, poussant un poussette d’enfant, qui traverse la rue en empruntant un passage protégé, donc surveillé.
    - Le feu était comment? s’informe-t-il.
    Sa voix est chargée d’anxiété. De la réponse d’Aurélien dépend la suite du voyage.
    - Rouge pour elle, répond le co-pilote.
    - Ouf! réagit Marc Antoine. Dans le cas contraire, il nous fallait immédiatement abandonner la VH5 et trouver un autre moyen de fuite.
    - Je l’ai vu rouge pour nous, dit Amélie.
    Son intervention jette un froid supplémentaire dans l’habitacle pourtant climatisé. Dans le cas présent, la moindre incertitude est insupportable.
    - Pas de panique, dit Marc Antoine. Il nous suffit de visionner l’enregistrement de notre trajet.
    - Appuie sur le bouton vidéo-route puis sur rétro, précise-t-il à l’intention d’Aurélien.
    Sur le pare-brise, côté passager, les images défilent devant des yeux attentifs.
    - Vert pour nous, annoncent quatre voix parfaitement synchrones.
    L’atmosphère, pesante, devient plus légère. Chacun revient à ses préoccupations.
    - Dans ce cas précis, où l’ordinateur va choisir un coupable puisque faute il y a, que se passera-t-il pour cette mère de famille irresponsable? demande Amélie.
    - Le PV est pour elle, répond sans hésiter Marc Antoine. A tout manquement à la réglementation répond une sanction. Le système est dur mais il est incontestablement impartial.
    - Vous donnez l’impression de le regretter, ironise Paul.
    Marc Antoine réfléchit quelques secondes avant de répondre. Il n’a jamais été un exalté et il ne le sera jamais. Sa philosophie, pour autant qu’il en ait eu une, s’est toujours située au ras des pâquerettes. Là où justement fleurissent les fleurs les plus ordinaires qui n’ont besoin, pour s’épanouir, que d’un peu d’eau de pluie et d’un rayon de soleil. Et pour ces fleurs-là, humbles de besoins autant que d’ambition, le mode de vie rejeté par les sans-pouce, est idéal. A condition de ne pas faire d’ombre aux autres plantes de ce jardin d’Eden.
    Il estime avoir pompé trop d’eau et pris trop de soleil et, s’il fuit ce paradis sur terre, c’est pour éviter le désherbant du jardinier en chef chargé de faire disparaître les plantes parasites. 
    - Regretter n’est pas le mot, dit-il, autant pour lui que pour les autres. J’ai joué et j’ai perdu. Le flambeur que j’étais connaissait les risques et je savais qu’un jour ou l’autre je serais obligé de m’offrir en sacrifice à l’équilibre social. Mais face à ce sacrifice suprême, l’envie de vivre a été la plus forte.
    - Pourquoi n’êtes-vous pas devenu liquidateur comme mon père? demande Amélie.
    - Un psy répondrait que je n’ai pas l’âme d’un tueur mais celle d’un aventurier. Après avoir abusé de la liberté de vivre totalement, j’ai préféré la survie à l’obéissance aveugle. Philosophiquement, ça signifie que je préfère le comment au pourquoi, le libre-arbitre aux principes imposés, l’eau chaude ou froide à l’eau tiède. C’est peut-être également un certain atavisme enfoui au plus profond de moi-même. Je dois descendre d’un anarchiste actif du début du siècle dernier. Mon choix est celui qui a été le sien: le refus d’obéir à l’ordre établi.
    Dans le rétroviseur, ses yeux cherchent le regard de Martine. Ils croisent celui de Paul qui reflète l’indifférence. Apparemment, ses états d’âme n’ont pour lui aucune importance. Quand à Amélie, la réponse qu’il vient de lui livrer semble la satisfaire.
    - Entrée de l’autoroute à cinq kilomètres. Vitesse limitée à vingt kilomètres-heure, annonce la voix neutre d’Aurélien.
    - Faisons une pause pipi, décide Marc Antoine. Que chacun prenne ses dispositions pour affronter ce qui va être un long et ennuyeux voyage.









































Par Guy Cabrol - Publié dans : le dernier caddie - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Edito

Soyez les bienvenus sur le blog de Guy Cabrol , romancier, scénariste.
Il vous invite à partager  son univers intérieur
avec la publication sous forme de feuilletons  d'un de ses romans

Parcours du romancier

Parcours du romancier et scénariste : Guy Cabrol

 

 

Né en novembre 1943 à Béziers, il a fait ses études au Lycée Henry IV de BEZIERS (Bac), ensuite à École Technique Photo Cinéma de PARIS (BTS).

 

De juillet 1970 à décembre 1972, il a été attaché de production à la Sté Gle de Production (4 place du 18 juin Paris) SGP.

 

Cinéma, auteur-réalisateur de

 

- CAÏN (1969) court métrage 35 mm N&B de 10 minutes (Production SGP)

 

- CINQ VILLES SAUVENT PARIS (1971) court métrage 35 mm couleur, de 25 mm, film d’information réalisé pour la Préfecture Région Parisienne (Production SGP)

 

 

Littérature : 33 romans publiés voir Bibliographie

 

 

 

 

Bibliographie

Bibliographie Guy Cabrol


POMMAREDES DIT CARCASSONNE, roman historique – 1997- Éditions Lacour-Ollé de Nîmes


L’ÉCHARPE ROUGE ET VERTE, roman policier, 1997- Auto-édition (GC Auteur Éditeur)


TABLE RASE roman policier, 1997- Auto-édition (GC Auteur Éditeur)


LE BRIQUET D’ISABELLE roman policier, 2001- Éditions Publibook


LE VIN DU COEUR roman, 2002 - Éditions Esméralda

réédition 2007 en même temps que LE TONNEAU ECLATE roman, volume 2, -Éditions Esméralda



Sous le pseudonyme de Gédeon Clamberge


Une bonne vingtaine de romans grivois, 1979 à 1994

-aux Éditions EUREDIF, puis Éditions VAUGIRARD

(Groupe PRESSES DE LA CITEE),

le dernier Gédéon : «  Clics et claques », 1997 - Auto-édition (GC Auteur Éditeur)

Aujourd'hui les romans de Guy Cabrol sont distribués par



Distribution Plus

50 AVENUE GUSTAVE CHARPENTIER
34970 Lattes
  • Téléphone : 04.67.64.33.57

  • courriel : distribution.plus@gmail.com


Pièces de théâtre sous la signature de Guy Cabrol :


Quand le muret sera fini


Haut les mains


Le Calendrier


Les oreilles du sous-préfet

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