Vendredi 19 juin 2009



    Marc Antoine Rouvre pose ses deux pouces sur la glace froide du lecteur bancaire placé en bout de chaîne du supermarché. Le temps d’un cycle respiratoire et les informations contenues dans les mini puces implantées entre le derme et l’hypoderme de sa peau sont transmises au Centre de Gestion de Vie qui gère le vécu de chaque individu de la planète Terre. Son sort dépend désormais de l’efficacité du commando de liquidateurs chargé de sa faillite personnelle.
    Le 18 novembre 2036, à 16 heures 36, Marc Antoine Rouvre, enregistré sous le N° 118111991XWFAB00006 par l’ordinateur central du CGV, vient d’être condamné à mort. Telle est la Loi Universelle à laquelle tous les individus vivants sont soumis. Sans aucune possibilité d’appel ni autres recours. Ironie du sort, cette date fatidique est celle de son anniversaire. Épitaphe simple: il n’aura vécu que 45 ans.
    Il est, aujourd’hui, au carrefour de sa vie. Certains disent: à la fourche du diable. Son choix est simple: fuir ou attendre patiemment qu’un duo de liquidateurs vienne le cueillir, tel un fruit mûr, pour l’amener vers une fin de vie digne.
    Fuir signifie rompre tous les liens sociaux qui sont les siens et tenter d’échapper à l’exécution pour rejoindre une des zones de non droit, offertes aux rebelles de toutes catégories,  et y survivre.
    Attendre est offrir sa gorge au couteau.
    - Vous venez de bénéficier d’une remise de 10% sur notre promotion café, lui dit en souriant une contrôleuse aux yeux noisettes.
    - Merci, lui répond-il.
    Il n’ajoute pas <<vous venez de me sauver la vie>>, pour éviter d’être repéré comme fugitif potentiel, mais il le pense très fort.
    Calcul arithmétique: 60 - 0,60 = 59,40
    Son temps de vie, avant de franchir le Rubicon, était de 68 secondes.
    Compte tenu de la réduction gracieusement offerte par les spécialistes en marketing qui font joujou avec les clients, sur un montant d’achats divers d’une minute précise, il affiche donc désormais un solde de 8,60 secondes.
    Une fortune pour lui. Un souffle de vie qui, jusqu’à de prochaines dépenses obligatoires, l’empêche d’être dans le rouge.
    Sauf si le prélèvement automatique de son crédit auto a été fait prématurément. A treize heures, lorsqu’il a vérifié le solde de son compte à une des bornes de vie dispersées aux quatre coins de la ville, ce n’était pas le cas. Il lui restait un capital de 68 secondes. D’où ses achats, essentiellement de survie, calculés très précisément.
    Ces 8,60 secondes inespérées augmentent d’une façon non négligeable ses chances de sauver sa misérable peau de flambeur.
    Point essentiel et crucial: garder la tête froide et faire comme si tout était normal.
    Tout ou presque tout.
    Une normalité qu’il lui faut absolument maîtriser. Ne pas tomber dans le piège des dépenses ordinaires facturées, pour la plupart, en millième de secondes, comme, par exemple, siroter un café au bar du coin, par simple habitude. S’en tenir aux débits strictement nécessaires. Sortir sa voiture du parking payant pour prendre le chemin de l’exil en est un.
    Maîtrise et méthode donc.
    Lorsque la mort vous traque, le sprint est un réel défi au chronomètre. Une course folle vers la survie dont Marc Antoine donne lui-même le départ en sortant du supermarché où une promotion sur quelques grains de café vient de le sauver d’une mort certaine.
    Dès cet instant, toute son énergie doit impérativement et uniquement se concentrer sur sa fuite.
    Programme ultra simple: sortir sa voiture du parking, récupérer quelques affaires personnelles pour les utiliser comme monnaie d’échange puis rouler vers une zone de transit jusqu’à ce que les batteries du moteur à hydrogène de sa VH 5 soient épuisées. Jouable s’il demeure sur les rails d’une vie encore programmée pour atteindre l’âge honorable de 86 ans.
    Aujourd’hui précisément, il en a 45. A peine plus de la moitié du temps de vie que l’organisation mondiale de la Société Terre lui a attribué lors de la distribution des prix.
    En rangeant dans ses sacs de voyage les vêtements et autres affaires à usage quotidien, il se maudit d’avoir, lors du référendum mondial du 21 novembre 2009, voté avec enthousiasme pour le projet de société proposé par le <<Conseil de Sécurité>>. Il venait d’avoir dix-huit ans, l’âge d’une majorité qu’il attendait avec impatience.
    Ce projet semblait merveilleux et porteur de paix.
    L’Humanité était alors au bord du chaos. Le système économique dominant, favorable aux prédateurs financiers grouillant dans un marigot économique où la loi du plus fort était la seule règle, agonisait. Après s’être gavés, tous les crocodiles mouraient d’indigestion. Les sociologues, chargés depuis l’automne 2008 de mettre au point une nouvelle organisation sociale internationale, unique, multiconfessionnelle et multiculturelle, venaient, quatre mois auparavant, de remettre les conclusions de leur rapport à un conseil de haute sécurité constitué par les membres élus des diverses communautés les plus représentatives du peuple terre.
    Une force mondiale de laquelle avait été exclus les membres les plus influents des groupes financiers qui avaient fait main basse sur toutes les commandes économiques. Essentiellement celles du commerce international, de l’organisation financière mondiale et de l’énergie.
    Finies toutes les sortes de spéculations, les chasses gardées aux bénéfices, le lard des actionnaires et autres donneurs d’ordre irresponsables etc... Stock-options balayées, OPA terminées, primes ramenées au niveau 0, tiers et quart-monde relégués aux oubliettes.
    En contrepartie, ces sociologues qui, en quelques pages, avaient fait table rase d’un capitalisme sans pitié, proposaient une société totalement égalitaire mais  entièrement soumise aux décisions d’un ordinateur totalement impartial quant au devenir de la vie sociale et économique de chaque individu.
    Sociale parce que la solidarité n’était plus obligatoire. Economique, parce que la monnaie d’échange mise à la disposition de chacun était, pour tous, universelle, égale et acquise dès la naissance.
    Égalité économique absolue: le seul capital reconnu étant le capital vie.
    Chacun pourvu dès l’enregistrement de sa naissance d’un même temps de vie, il suffisait d’imaginer que la seule monnaie d’échange était ce temps. Les recettes et les dépenses  interviendraient en secondes de vie. Base 86 ans. Le travail n’était pas obligatoire; libre à chacun d’utiliser sa rente de vie calculée au plus juste pour faire face aux besoins ordinaires d’un consommateur ordinaire. Se passer du superflu était la règle d’or. Au terme de l’utilisation de ce capital, l’ordinateur totalement impartial constaterait la mort économique de l’individu, que l’âge de ses artères soit de vingt ou de quatre-vingt dix ans. Revers de la médaille: cet effacement économique devait être impérativement suivi d’un effacement physique.
    Les épargnants, autrement dit les individus raisonnables, pouvaient prolonger leur vie virtuelle jusqu’à épuisement de leurs économies. Les dépensiers, les flambeurs de tous poils et de toutes engeances, accéléraient, par leur insouciance, l’arrivée de leur mort économique, donc celle de leur mort physique.
    Les sages n’avaient pas répondu à la seule question qui découlait de leur pensum: comment éliminer les gens ruinés?
    L’instance supérieure avait tranché par un simple mot du langage juridico-économique: liquidateur.
    Pour ou contre ce nouveau système? Le référendum organisé à l’échelle mondiale en novembre 2009 avait répondu « pour » à plus de 75 %.
    Marc Antoine Rouvre avait voté pour, parce qu’il avait estimé être responsable de sa vie et capable d’en gérer son capital en homme sensé même si les détracteurs du système proposé avaient dénoncé le côté inhumain d’un chacun pour soi dont la sanction était la mort. Leurs arguments ne l’avaient pas convaincu.
    Aujourd’hui 18 novembre 2036, ce qui lui arrive est totalement et incontestablement de sa faute, de sa très grande faute et non de celle des autres.
    Lui fallait-il pour autant accepter l’abattoir puisque le système, dans sa grande mansuétude, lui offrait une zone de non-droit, présentée comme l’enfer à ceux qui voulait s’y réfugier, à leurs risques et périls?
    L’enfer terrestre d’un paradis terrestre!
    Sans hésiter, il avait décidé de vendre son corps au diable. Et aujourd’hui est le jour de la transaction.
    Ses bagages étant prêts, il entre sans appréhension dans un chez-soi où il sait que ni femme ni enfants ne l’attendent. Week-end prolongé chez belle-maman.
    Dès lors, il peut suivre le plan de fuite qu’il a mis au point depuis qu’il sait être parvenu à la limite extrême de son capital vie.
    Le jour où il avait consulté son relevé de compte par l’intermédiaire de son ordinateur de poche, sa femme, sans le vouloir vraiment, avait pris connaissance de la mauvaise nouvelle. Un simple geste affectueux qu’elle avait instantanément suspendu en se penchant par-dessus son épaule. Ce fut la fin de leur amour et le début de la chute pour lui. Une veuve et deux orphelins potentiels qu’il était inutile d’entraîner dans une inévitable déchéance économique, même si leur solidarité lui aurait donné un sursis de quelques années. Tacitement, tous avaient choisi le chacun pour soi.
    Pour lui, ce soi est désormais l’enfer.
    Contact. Go. La VH5 l’emporte vers l’inconnu.


Par Guy Cabrol - Publié dans : le dernier caddie - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Edito

Soyez les bienvenus sur le blog de Guy Cabrol , romancier, scénariste.
Il vous invite à partager  son univers intérieur
avec la publication sous forme de feuilletons  d'un de ses romans

Parcours du romancier

Parcours du romancier et scénariste : Guy Cabrol

 

 

Né en novembre 1943 à Béziers, il a fait ses études au Lycée Henry IV de BEZIERS (Bac), ensuite à École Technique Photo Cinéma de PARIS (BTS).

 

De juillet 1970 à décembre 1972, il a été attaché de production à la Sté Gle de Production (4 place du 18 juin Paris) SGP.

 

Cinéma, auteur-réalisateur de

 

- CAÏN (1969) court métrage 35 mm N&B de 10 minutes (Production SGP)

 

- CINQ VILLES SAUVENT PARIS (1971) court métrage 35 mm couleur, de 25 mm, film d’information réalisé pour la Préfecture Région Parisienne (Production SGP)

 

 

Littérature : 33 romans publiés voir Bibliographie

 

 

 

 

Bibliographie

Bibliographie Guy Cabrol


POMMAREDES DIT CARCASSONNE, roman historique – 1997- Éditions Lacour-Ollé de Nîmes


L’ÉCHARPE ROUGE ET VERTE, roman policier, 1997- Auto-édition (GC Auteur Éditeur)


TABLE RASE roman policier, 1997- Auto-édition (GC Auteur Éditeur)


LE BRIQUET D’ISABELLE roman policier, 2001- Éditions Publibook


LE VIN DU COEUR roman, 2002 - Éditions Esméralda

réédition 2007 en même temps que LE TONNEAU ECLATE roman, volume 2, -Éditions Esméralda



Sous le pseudonyme de Gédeon Clamberge


Une bonne vingtaine de romans grivois, 1979 à 1994

-aux Éditions EUREDIF, puis Éditions VAUGIRARD

(Groupe PRESSES DE LA CITEE),

le dernier Gédéon : «  Clics et claques », 1997 - Auto-édition (GC Auteur Éditeur)

Aujourd'hui les romans de Guy Cabrol sont distribués par



Distribution Plus

50 AVENUE GUSTAVE CHARPENTIER
34970 Lattes
  • Téléphone : 04.67.64.33.57

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Pièces de théâtre sous la signature de Guy Cabrol :


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